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Le Pèlerin du Day

In an article first published by the Djibouti triweekly newspaper La Nation, WFP's Fatma Samoura describes the agony of the Day forest, which contains 60 percent of Djibouti's wildlife and flora and fauna.

In an article first published by the Djibouti triweekly newspaper La Nation, WFP's Fatma Samoura describes the agony of the Day forest, which contains 60 percent of Djibouti's wildlife and flora and fauna.

Parler de forêt dans ce petit pays au climat rude, au relief d'origine basaltique et rhyolithique très accidenté et marqué par une succession des hauts plateaux et massifs montagneux et des plateaux et collines de moyenne altitude, peut paraître un paradoxe, un mythe créé de toute pièces par l'Homme pour justifier sa présence sur cette terre depuis plus de deux millions d'années.

Connu autrefois des Egyptiens de la Haute Antiquité sous le nom de Pays de Pount « Pays des Dieux », ainsi que de toutes les terres de la Corne de l'Afrique, Djibouti, ce territoire au relief formé de crêtes dentelées, de lames ciselées, de lacs de laves aux couleurs si vivaces, qu'elles semblent dater d'hier enfin, cette partie du monde où les restes de «Lucy », le plus lointain ancêtre de l'homme ont été retrouvés, est pourtant loin d'être ce territoire de désolation décrit par les anciens romanciers.

De part sa situation géographique exceptionnelle, Djibouti est considéré par la communauté des scientifiques, comme un laboratoire géologique à ciel ouvert. En effet, Djibouti est le seul endroit du monde ou l'on assiste à la naissance d'un futur océan « l'océan Erythréen", à la convergence de trois portions du rift mondial, ainsi qu'à l'étirement des plaques terrestres de l'Afrique et de l'Arabie.

Le fait de jouir du privilège peu enviable d'être le pays le plus chaud au monde, n'a pas empêché Djibouti de disposer d'une forêt renfermant des espèces endémiques rares. La forêt du Day, écosystème exceptionnel à 1.500 mètres d'altitude, forêt relique d'une superficie de 3,2 km² permet aux biologistes et botanistes d'étudier les profonds changements climatiques intervenus sur le continent... quand les montagnes du Sahara et de l'Arabie étaient encore recouvertes de forêts... La forêt de Day renferme à elle seule 60% de la biodiversité du pays.

En décidant de me rendre au Day, en cette fraîche matinée de février, je nourrissais trois rêves: celui de ramener mon compatriote et ami El Hadji Séne, qui venait de prendre sa retraite, après 18 ans de bons et loyaux services à la FAO dont 4 comme Directeur de la Division des Ressources forestières, sur un lieu de pèlerinage. Venu visiter cette forêt dix années auparavant en tant qu'expert forestier, il avait publié en plus de son rapport, un poème poignant sur l'agonie de ce patrimoine exceptionnel. Mon second souhait, plus personnel, était d'élargir mes connaissances sur la flore de ce pays qui m'avait accueilli pendant cinq années. A présent que ma mission tirait à sa fin, je souhaitais consolider mes contacts avec peuple que je n'avais fait que côtoyer au cours de brèves missions d'évaluation et de suivi sur le terrain. Après avoir parcouru en 5 ans, 8896 kms pour les besoins de l'organisation onusienne qui m'employait, j'étais bien décidée, au cours de mes derniers mois de séjour sur cette terre « de rencontres et d'échanges », à découvrir le pays avec de nouveaux yeux ; de joindre l'utile à l'agréable, en évaluant personnellement les performances de mon organisation, mais aussi et surtout en prenant le temps de mieux connaître ce peuple dont j'avais eu à maintes reprises, l'occasion d'apprécier l'hospitalité et la chaleur.

J'avais aussi un agenda caché: attirer l'attention de la communauté internationale sur les risques de voir à jamais disparaître une véritable forêt de conifères, (les genévriers), et de nombreuses espèces ligneuses et herbacées, notamment le Buis et les oliviers sauvages, une végétation comme il en existe très peu dans cette partie du globe.

Comme je n'étais, ni la Reine d'Egypte « Hashepsout », venue fouler les rivages de la Mer Rouge 1500, A.C à la recherche d'aromates, d'encens, de Khôl et de plumes d'autruches, ni Haroun Tazieff, venu en 1978 assister à la genèse du Volcan de « l'Ardoukoba », je n'avais pas besoin de barques de cannes de Papyrus, ni de felouques de 10 mètres de long et encore moins, d'instruments de mesure de phénomènes géomorphologiques. Mon paquetage était donc sommaire, un bloc notes neuf, des stylos, un appareil photo numérique et quelques bouteilles d'eau.

Notre convoi quitta la capitale à l'heure ou les chèvres acceptent, à contre-cœur, de suspendre leur conclave nocturne pour céder l'asphalte aux chauffeurs des transports en commun, dont les véhicules, comparables à des tombeaux roulants, crachent leurs passagers encore endormis dans le centre ville, qui accueille narquois les premiers lève-tôt. Actionnant leur klaxon à tue-tête, au mépris des règles du code de la route, leurs « buskas » dévalent la principale artère de la ville, baptisée Boulevard Cheick Ousman, à une vitesse supersonique, dans un bruit de métal effroyable.

Au cours du parcours de deux heures qui mène de Djibouti à Tadjourah, sur la Route de l'Unité, se dévoile un paysage à nul autre pareil. A la forêt de Prosopys qui longe la route nationale 1 à la sortie du PK 12 jusqu'au niveau de Wéa, succéderont, les vestiges du Lac Assal, situé à 153 mètres au dessous du niveau de la mer et qui n'a cessé d'émerveiller le voyageur par sa beauté étrange. Le dégradé de couleurs (brun des roches basaltiques, blanc écarlate de la banquise de sel, beige du gypse et bleu profond, serti d'émeraudes du lac), qui s'étale devant vous est un enchantement pour la vue et pour l'esprit. L'Ardoukoba, le dernier des volcans de la planète, né en 1978, en même temps qu'une faille de 12 km entre le Lac Assal et le Goubet est le témoignage féerique de l'écartement des plaques terrestres et de la dérive des continents.

Entre la route principale et le sommet de la Forêt de Day qui culmine à 1783 mètres, dans la partie supérieure du massif du Goda, la diversité floristique est fascinante: la palette d'espèces endémiques recherchées aussi bien pour le bois que pour le pâturage des bovins, ovins et caprins, (acacias, buis, camphriers, jujubiers, dragonniers, etc …) est impressionnante. Dans ce pays au climat semi-aride, les écosystèmes terrestres et aquatiques sont riches et variés. La monographie nationale de la diversité biologique a permis de recenser plus de 820 espèces de plantes, 493 espèces d'invertébrés, 455 espèces de poissons, 40 espèces de reptiles, 3 espèces d'amphibiens, 360 espèces d'oiseaux et 66 espèces de mammifères .

Et pourtant notre arrivée au sommet du Mont Goda équivaut au Pèlerin du Day à une véritable torture. Le spectacle vu avec ses yeux d'expert est affligeant. La vision de cette forêt de genévriers ou, plutôt de ce qu'il en reste, réveille en lui de violentes émotions. Les troncs des arbres morts tendent leurs bras blancs tordus, torsadés et habillés de lichens gris qui s'effilent en longue chevelure le long des branches. Selon lui, 80% du peuplement de genévriers est à l'agonie. Ces géants tourmentés, de plus de 20 mètres de haut, au nom poétique de Juniperus Procera et, plusieurs fois centenaires, poussent leur dernier râle. Leurs cris imperceptibles pour le non-initié que je suis, sont perçants, déchirants pour notre expert. Toutes ces racines desséchées et enchevêtrées, toutes ces silhouettes squelettiques, tous ces crânes dégarnis, en un mot, tous ces morts vivants gisant épars sur la terre ocre et spongieuse rappellent vaguement l'holocauste. La forêt du semble sortir des chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau. Ces Juniperus procera, autrefois jeunes, belles et vigoureuses ne sont plus que de vieilles filles dont la procréation semble à jamais compromise. A croire que la forêt a été euthanasié. La légende dit d'ailleurs qu'un militaire étranger aurait « piqué » les arbres. Mais ici, comme partout ailleurs, tout ce qui n'est pas le fait de Dieu est forcément celui du Diable et ce Diable a très souvent les traits d'un étranger. Passés les premiers instants d'émoi et de consternation, notre Pèlerin retrouve ses esprits. Il a beau fouiller dans sa mémoire encore vivace, les repères de son passage au Day 10 années auparavant ne sont plus là. Le spectacle qui s'étale sous ses pieds ne correspond en rien aux souvenirs de sa première escale au Day. Il savait que sa forêt était en détresse, mais sa déception ne fera qu'augmenter au fur et à mesure qu'il descendra les paliers du massif. Il disparaît tout d'un coup de ma vue. Il s'enfonce dans la végétation clairsemée. Je le retrouve quelques mètres plus loin, désemparé. J'ai l'impression qu'il assiste au deuil d'un proche. Il touche les troncs arrachés du sol par le vieillissement, il parle aux condamnés, il caresse ceux qui sont plongés dans un sommeil profond dont ils ne se réveilleront jamais. Il donne l'extrême-onction à ceux qui vont mourir. Il arrache les mauvaises herbes autour des mourants pour leur offrir une sépulture décente. Il s'adresse aux arbres comme un médecin à ses patients. Il emploie des termes que je m'efforce de comprendre. Il ne s'explique pas ce suicide collectif, ce manque de régénération naturelle. Il n'a pas une seule explication, mais plusieurs hypothèses. Il attribue la régression de cette forêt qui s'étendait sur une superficie de 3000 ha en 1977, de 1600 ha en 1983 et qui ne fait plus aujourd'hui que 900 ha à plusieurs facteurs: la sécheresse prolongée, le volcanisme régional de 1862 par le déversement de gaz sulfureux qui au contact de l'eau produisent de l'acide sulfurique qui en tombant sur les arbres entraînent la mort de la végétation; le vieillissement simultané des peuplements; la transformation de la composition chimique du sol; mais aussi à l'action de l'homme par le surpâturage, l'émondage pour répondre aux besoins alimentaires des animaux en période de sécheresse et au moment de le fructification des graines, le piétinement des animaux, la coupe de bois pour la construction dans les années 60, la présence humaine, etc… Peinée pas l'attitude du Pèlerin, je pose une question au hasard, tout doucement. Je ne veux pas perturber sa méditation, je ne souhaite pas interrompre sa symbiose avec la nature. «Et Pourquoi l'UNESCO ne considèrerait-elle pas ce site comme un patrimoine mondial, s'il est si important pour l'humanité? ». « Dans ce cas, me répond t-il, il faudrait mettre toute la forêt en défens et immédiatement, ce qui suppose la mobilisation de moyens énormes, sans compter qu'il va falloir trouver d'autres solutions pour assurer la survie des populations et des animaux qui vivent de la richesse de cette forêt ». Je savais que le prix à payer pour la sauvegarde du Day n'égalerait en rien les sommes colossales investies en Egypte pour sauver le temple d'Abou Simbel, érigé pour glorifier à jamais son constructeur Ramsés II, Le Grand. Cet édifice, le plus noble et le plus grandiose de l'Egypte, autrefois menacé par le Lac Nasser a pu être tiré du sable, grâce à la volonté des hommes et aux prodiges de la technique. On pourrait mettre un terme à l'agonie du Day, avec des moyens infiniment plus réduits. L'espoir de sauver la forêt de genévrier était d'autant plus permis que sur un petit périmètre mis en défends par le Ministère de l'Agriculture depuis des années, une régénération naturelle était observée. Déjà quelques jeunes pousses de genévriers de 20 à 50 cm de haut se dégageaient du sol, tout autour des arbres encore vigoureux. Ils sont minuscules, fragiles mais bien réels. Le Pèlerin constante avec joie cette renaissance. Il murmure « Pour un forestier il n'ait plus grande joie que de pouvoir préserver les joyaux de la nature ». Il dit « Il faut sauver cette forêt qui est d'un intérêt primordial pour l'environnement mondial, dans la mesure où elle représente l'écosystème de type méditerranéen le plus méridional qui existe actuellement».

Moi, je prends des notes, je prends des photos, je veux immortaliser ces moments. C'est peut être mon dernier voyage au Day. Le temps passe et la fraîcheur du matin commence à faire place aux premiers rayons du soleil. Au loin, on attend une horde de cynocéphales s'amuser bruyamment. Il faut se remettre en route. Je devais me rendre sur Tadjourah où une autre mission m'attendait. En effet, le lendemain je devais aller à Randa, Dorra et Moudo pour visiter les cantines scolaires et m'assurer de leur bon fonctionnement. L'école primaire de Moudo, la plus au Nord du Pays, à la limite de la frontière Ethiopienne, venait juste de rouvrir ses portes, après 14 ans de fermeture et je tenais à m'y rendre.

Mon pèlerin lui devait redescendre du Djibouti. Sa mission au Day était certes un souhait personnel, mais les termes de Référence de sa mission qui portait sur « la Promotion du dialogue et de la coopération régionale en matière forestière en zones arides et sub-humides d'Afrique: gestion durable des forêts, protection de l'environnement et lutte contre la désertification », étaient plus larges. Le transfert de passagers sur l'autre véhicule venu de Tadjourah se fit à Sagalou. Pendant tout le temps que dura ce trajet, le Pèlerin et moi n'échangeâmes presque pas de mots et pourtant, nous nous étions tout dit. Chacun de nous savait exactement ce qui lui restait à faire. Nous ne prîmes pas l'engagement de nous revoir, mais nous savions qu'il était possible de sauver la Forêt du Day.

Je priais simplement que la personne qui allait me remplacer à Djibouti partage mes sensibilités pour que la mobilisation des hommes et des moyens puissent se faire le plus tôt possible.

En me séparant du Pèlerin du Day, j'étais convaincue que l'Etranger n'était pas toujours Lucifer.